Josefa de Óbidos, Lendo a sina do Menino Jesus, 23 x 29 cm, 1667, Collection Jaime Eguiguren, Argentine1

I Rom nell'arte

Lorsque les gitanes disent vrai en peinture ou Analyse d’une iconographie originale et ses survivances dans l’imaginaire luso-brésilien

18 nov , 2019  

Lilian Pestre de Almeida

Lisbonne, été 2019

 

 

Résumé:

La présence à Lisbonne, cet été 2019, pendant un mois, au Musée National d’Art Ancien (MNAA), d’une toile inédite de Josefa de Obidos, Leitura da sina do Menino Jesus (Lecture de la Bonne Fortune de l’Enfant Jésus), de 1667, réapparue récemment dans le commerce ainsi que la lecture attentive des textes d’Angelo Arlati sur les gitans dans l’art, permettent de comprendre, à la fois, l’insertion de cette œuvre dans un large espace culturel « méditerranéen » et sa « différence », partant son originalité.

La toile de Josefa de Obidos renvoie, en amont, au thème érudit de l’horoscope du Christ, tel qu’il apparaît dans une toile du « divino » Luis de Morales, de 1563, qui s’inspire d’un essai savant, de 1554, de l’humaniste mathématicien italien Gerolamo Cardano.

Ainsi, dans l’espace d’un siècle, du thème érudit de la carte astrale du Christ qui inquiète l’Inquisition, on passe au thème plus émotif et quotidien de la Bonne Fortune de l’Enfant lue par une gitane pendant la Fuite en Egypte : la toile de Josefa d’Obidos est l’aboutissement éblouissant de ce trajet sur la divination et le sacré.

Notre lecture de la toile de Josefa d’Obidos aborde également son articulation à une autre toile, légèrement antérieure, peinte dans un atelier provincial lié aux Miséricordes, où la Bonne Fortune est lue par une enfant, et encore à des textes littéraires du baroque portugais et aux fêtes populaires du cycle de Noël, au Nord-Est brésilien jusqu’au beau milieu du XIXe siècle.

La divination, illicite et licite, est donc au centre de ce réseau d’images et de textes.

 

 

Introduction :

Deux indications bibliographiques, – celle des toiles et des textes sur les gitans sous la signature d’Angelo Arlati[1] et la conférence prononcée par l’actuel directeur du MNAA, Joaquim Oliveira Caetano, l’un des trois commissaires de la grande exposition, de 2015, intitulée Josefa de Óbidos e a Invenção do Barroco português[2] -, constituent la base à partir de laquelle s’est élaborée notre lecture. D’une part, les textes d’Arlati explorent, avec compétence, la présence des gitanes dans la peinture occidentale et, en particulier, italienne ; d’autre part, le grand catalogue de 2015 de l’exposition portugaise au MNAA sur Josefa de Obidos (1630 – 1684), réunit l’œuvre de cette femme peintre[3], née en Espagne et fille d’un peintre espagnol, active au Portugal dans la deuxième moitié du XVIIe siècle. Cet ensemble de textes fournit donc un socle solide pour la compréhension du contexte socio-pictural hispanique au sens large du mot. Notons immédiatement que notre toile ne figure pas dans le catalogue de 2015 ni dans celui qui le précède, coordonné par Vitor Serrão. On comprend par là la surprise et l’enthousiasme que sa parution[4] dans le commerce en Allemagne (à Bonn), a suscités, ce qui explique son séjour temporaire au Musée National d’Art Ancien, de Lisbonne, pour un mois.

Lecture de la Bonne fortune de l’Enfant Jésus, de 1667, est une œuvre de la pleine maturité de Josefa d’Ayala et on vient de la redécouvrir. Nous concentrons ici notre intérêt sur cette œuvre remarquable pour sa nouveauté et le thème iconographique de la divination autour de la naissance et de la mort du Christ en détachant deux sous-thèmes : l’horoscope du Messie et la lecture de la Bonne fortune de l’Enfant par des gitanes dans le contexte hispano-luso-brésilien.  

Dans ce cheminement analytique nous ferons allusion successivement aux toiles du « divino » Luis de Morales (1509 – 1586) et de son homonyme provincial portugais, André de Morales[5]. De la carte astrale du Christ, née au XVIe dans un contexte érudit, on passe aux gitanes qui lisent la Bonne fortune de l’Enfant dans des toiles portugaises du XVIIe siècle et annoncent enfin, en chantant, la Vérité, dans une manifestations populaire, dite « pastoril », dans le cycle des fêtes de Noël, au Nord-Est brésilien, textes documentés encore en plein milieu du XIXe siècle.

 

 

 

  1. La toile de Josefa de Óbidos.

« Leitura da sina de Jesus » correspond en fait à un double paradigme: une gitane lit la Bonne Fortune[6] accompagnée d’un enfant et une iconographie de type religieux, la gitane disant, cette fois-ci, vrai, car elle annonce la Passion, donc le Salut, la rencontre ayant lieu lors du Repos pendant la fuite en Egypte.

La toile de Josefa de Óbidos intéresse non seulement pour sa qualité, mais également pour son iconographie innovatrice et les suggestions symboliques et allégoriques qu’elle contient. Les deux thèmes centraux – Repos pendant la fuite en Egypte[7] et l’annonce prophétique du mystère du salut des hommes – s’intègrent parfaitement : de cette intégration on trouve des exemples à la fois dans les arts figuratifs et dans la littérature populaire explorés en particulier par deux essais « La Fuga in Egitto: variazioni sul tema e divinazione » et « Il vaticinio: sibille, profetesse, astrologhe ».

Au premier regard, l’allusion à l’Egypte, du point de vue iconographique, apparaît dans la colonne du temple à droite, dans le panier de fruits indice d’abondance et dans les deux saintes femmes, cousines et mères récentes (la Vierge Marie et Elisabeth), avec leur chapeau à la « gypsy ».

Si l’on regarde attentivement la toile, les trois femmes – Sainte Elisabeth, la Vierge et la Gitane –,  chacune d’elles se présente avec un enfant, respectivement, le Précurseur, le Païen ou le Gentil et le Sauveur.

Essayons de décrire la toile en détachant clairement ses éléments.

Trois mères et trois enfants donc : la Vierge Marie avec Jésus (le Sauveur) assis sur ses genoux ; Sainte Elisabeth avec son fils Jean, le Baptiste (ou le Précurseur) dans ses bras et la Gitane avec son fils (le Païen) à ses côtés. L’attitude et la taille des enfants sont un indice de leurs âges respectifs, en crescendo : Jésus, son cousin Jean, le petit gitan. Remarquons encore que, d’après les textes évangéliques, Elisabeth n’a pas accompagné la famille de Nazareth en Egypte.

Jésus avec la Madone est le centre lumineux de la toile aux contours ténébristes. Observons le mouvement des mains et la direction des regards: Jésus tend sa main droite à la Gitane dont l’index suit les lignes de la petite paume blanche et de sa main gauche touche le cœur de sa Mère, sachant déjà ce qui les attend ; Marie lève un bout de sa ceinture qui la relie à l’Enfant établissant le lien visuel encore avec le panier de fruits à droite ; les mains ouvertes de petit Jean-Baptiste dans les bras d’Elisabeth expriment l’émerveillement et la joie du Précurseur devant le Messie et la paysanne aux deux oies, exactement sur l’axe de la Gitane, pointe de son index vers le haut.

La composition est particulièrement dense, les personnages occupant tout l’espace, sans arrière fond : à gauche de la toile, les regards d’un groupe de cinq personnages disposés en étage convergent vers le centre lumineux et une grande diagonale va de la main de la Gitane jusqu’au sombre et somptueux rideau bleu foncé et la colonne du temple à droite. Dans ce triangule lumineux, siège la Vierge avec son Fils, auréolé par une petite étoile au-dessus de sa tête blonde. En bas, à droite, sur une table, une magnifique mais sobre nature morte de fruits avec quelques petites fleurs blanches, équilibre et ferme la scène. Episode nocturne de révélation symbolique donc.

 

 Josefa de Óbidos, Lendo a sina do Menino Jesus, 23 x 29 cm, 1667, Collection Jaime Eguiguren, Argentine1

Josefa de Obidos, Lendo a sina do Menino Jesus (Lisant la Bonne Fortune à l’Enfant Jésus), 1667, 23 x 29 cm.

Collection Jaime Eguiguren,  Posadas 1332, Buenos Aires, Argentine.

 

Il faudrait lire encore le bodegón de fruits et la figure la plus ambiguë, la paysanne avec les deux oies. Pour celui-là, nous avons de nombreux textes poétiques contemporains, inventoriés par Ana Hatherly dans son article « As misteriosas portas da ilusão : a propósito do imaginário piedoso em Sóror Maria do Céu e Josefa de Óbidos »[8]. Dans l’univers baroque portugais l’association entre arts et poésie est étroite, dont fait preuve le volume sur la signification des plantes, fleurs et fruits dans l’Ecriture Sainte[9] d’un moine, frère Isidoro Barreira. L’œuvre connut un grand succès, notamment chez de religieuses cloîtrées écrivant et publiant des poèmes, dont Soror Maria do Céu (Lisbonne, 1658 – 1723).

Considérons les trois sortes de fruits représentées : un grand melon fermé[10], trois pommes dans un panier et  une pêche jaune, isolée, sur la table basse.

Le melon, dans la poésie religieuse, est connoté comme « sagesse, discrétion » : calado como um melão (= silencieux, taiseux comme un melon), dit le proverbe populaire. En voici la glose baroque de la religieuse portugaise, suivie d’une traduction:

 

Melão sabedoria

 

É o grave melão sabedoria,

Pelas letras que cria,

É doce, se se apura,

Que não ha de ser discreto sem doçura,

Mas eu o hei ponderado,

Que mais sabio se está por ser calado,

O que sabe calar em um banquete

Assegura valor, sizo promete,

Aonde a gula, e vinho se desata,

Farta prudência tem quem a voz ata.

Mal fala quem diz sempre com o louco,

E fala bem quem fala pouco.

(Ibid., p. 78)

 

Nous proposons ci-dessous une traduction à ce poème « religieux » sur le melon :

 

Melon sagesse

 

Le grave melon est sage,

Par les lettres qu’il crée,

Doux, si on le choisit bien,

Car on ne peut être discret sans douceur,

Je le tiens pour pondéré,

Car on est plus sage en se taisant.

Celui qui sait se taire dans un banquet

Promeut valeur, promet bon sens,

Là où la gourmandise et le vin se lâchent,

Haute prudence tient celui qui se contient.

Parle mal celui qui discute avec les fous,

Et parle bien celui qui parle peu. (Traduction de LPA)

 

La pomme (ou plutôt les pommes) suscite un commentaire plus long d’Ana Hatherly, que nous résumons. Dans l’Antiquité, la pomme était hiéroglyphe de l’amour. Ainsi, dans la célèbre dispute de Paris, la pomme est donnée à Vénus. Dans l’imaginaire chrétien, la pomme, « fruit interdit » le plus fréquent, équivaut à la Discorde, vue sa connotation de chute et d’expulsion du Jardin terrestre. Mais, comme il arrive souvent dans l’univers baroque, grâce à l’esprit de finesse, on renverse ses valeurs négatives et la pomme devient une allusion à la Vierge, la nouvelle Ève qui, avec son Fils (le nouvel Adam), rachète l’humanité du péché originel, ce qui explique la représentation fréquente de la Madone une pomme à la main ou entourée de pommes. Voici la glose qui en fait la religieuse portugaise, Soror Maria do Céu, de ce fruit :

 

Maçã discórdia

 

A Maçã é discórdia acontecendo

O que um jardim, e um monte estão vendo,

E o mostram de improviso,

Páris no Ida, Adão no Paraíso,

E outro motivo o faz,

Que adonde há chocalheiros, não há paz,

Culpa que nela achada,

Faz uma língua o mesmo que uma espada,

Quando Deus que a desterra,

Para darnos a paz desceu à terra,

E ali com a glória a traz profundo,

Porque achou ser a paz glória do Mundo. (Ibid., p. 75)

 

En voici également la traduction de ce poème de la religieuse portugaise :

 

Pomme discorde

 

La Pomme est discorde en action,

Voyez-le dans un jardine et sur un mont,

Qui le montrent à l’improviste,

Paris sur Ida, Adam dans le Paradis,

Et autre chose le fait aussi,

Là où il y a des disputes, pas de paix,

La coulpe qu’on lui trouve

Ainsi fait la langue comme l’épée,

Lorsque Dieu la chassa de terre,

Pour apporter la paix, il descendit sur terre.

Et là, en gloire, Il la donne en profondeur

Sachant que la paix est la gloire du Monde. (Traduction de LPA)

 

Dans un autre poème, assez long, intitulé « Cântico ao Senhor pelas frutas » avec quinze strophes, la religieuse, dans la troisième strophe, résume la transformation de la pomme, fruit lié à la coulpe et au péché, qui devient jeu de « finesse ». Il est heureux que la même expression de Pascal – esprit de finesse s’opposant à esprit de géométrie. – se retrouve chez Soror Maria do Céu.

 

Ao Senhor louvemos

Na maça, e entra,

A que nasceu culpa

E acabou fineza (Ibid., 73)

 

Voici une traduction de cette troisième strophe :

 

Louons le Seigneur

Pour la pomme, y entre

Celle qui naquit coulpe

Et devint finesse. (Traduction de LPA)

 

Melon et pomme se rattachent donc au thème de la Bonne Parole, celle de la prophétie, et celle de la Gitane. Le bodegón, au XVIIe siècle, avait clairement un sens religieux, codé jusqu’à un certain point et les spectateurs/amateurs de ces toiles connaissaient ce code. Pour finir, considérons le fruit isolé sur la table, une pêche jaune (pêssego, en portugais). Du latin persicu(m) malum, littéralement pomme de Perse, ce fruit renvoie à la guerre inévitable et permanente du chrétien avec lui-même. Un autre poème, toujours de Soror Maria do Céu, en glose sa signification symbolique :

 

Pêssego Guerra

 

É o pêssego guerra sem engano,

Pois forma tem de coração humano.

Os persas nos escudos mais prezados,

Os davam por divisa aos mil soldados.

Seu caroço diz lidas,

Que nasce todo cheio de feridas.

O que sangue derrama é mais ilustre,

Que é soldado sem sangue, aço sem lustre.

Tu coração humano, que assim cresces,

E na forma ao pêssego pareces,

Sabe que ainda triunfante em outra glória,

Só vencendo- te a ti terás vitória.[11]

 

Voici, ci-dessous, une traduction en français de ce poème articulant la pêche à la guerre :

 

Pêche guerre

 

La pêche est guerre certaine

Car elle a forme de cœur humain.

Les Perses dans leurs écus les meilleurs,

La donnaient comme divise aux soldats.

Son noyau figure batailles,

Naissant couvert de blessures.

Qui le sang répand est plus ilustre,

Car c’est soldat sans sang, épée sans éclat.

Ô cœur humain, c’est ainsi que tu croîs,

Semblable à la forme de la pêche,

Sache-le, même triomphant en autre gloire,

C’est en te vainquant toi, que tu le seras. (Traduction de LPA)

 

Reste, dans la toile de Josefa de Obidos, la figure de la paysanne avec deux oies, au fond assez énigmatique. Notons qu’elle est sur l’axe vertical de la divination et apparaît juste au-dessus de la Liseuse de Bonne Fortune. Une première identification possible serait de la voir comme la prophétesse Anne, bien que cela pose des problèmes liés à son âge.

Dans une correspondance avec Arlati, le chercheur italien nous écrivait : « Sarei tentato di individuare nella terza donna indovina, che offre due oche! (in realtà erano due colombe, allusione alla purificazione di Maria) la profetessa Anna che riconobbe nel Bambino Gesù, il Messia ». Mais on trouve plutôt, du point de vue iconographique, des colombes ou des tourterelles pour la cérémonie de la purification de la Vierge et la circoncision du Nouveau Né. En fait, les Chrétiens tendent parfois à réunir, dans une seule représentation, deux rites juifs différents: celui de la « purification » de la mère 40 jours après l’accouchement (la fête qu’on appelait la Chandeleur) et l’obligation pour tout enfant mâle de la circoncision 30 jours après la naissance (Présentation de l’Enfant au Temple).

Si la paysanne avec les deux oies est la prophétesse Anne, on aurait dans la toile un axe central : l’action de vaticiner accomplie par des femmes ainsi que l’articulation de l’Ancien (Anne) et du Nouveau Testament (Gitane). En d’autres termes, il y aurait la suggestion subtile de deux temps du point de vue théologique : le temps « Sub lege » (de l’Ancien Testament) et le temps « Sub gratia » (du Nouveau Testament). Reste néanmoins un problème : la paysanne, dans la toile portugaise, est jeune et dans l’Evangile de Luc (2, 36-38), la prophétesse Anne est présentée comme une vieille veuve.

Dans la discussion avec Angelo Arlati, celui-ci suggérait encore:

Sì, oggettivamante, c’è un’incongruenza iconografica tra l’ottuagenaria Anna del Vangelo e la giovane ancella con le oche, tanto più che nell’iconografia classica le due figure sono tenute distinte. Comunque la figura di questa giovane donna con in mano l’offerta rimanda sicuramente alla Presentazione di Gesù al tempio e vuole sottolineare il momento profetico dell’episodio.

Il ricorso alla giovane ancella, anziché all’anziana Anna, dipende forse dal fatto che la pittrice non voleva rompere l’armoniosa dolcezza dei visi, che mi sembra sia una delle caratteristiche dell’artista.

Da notare che anche sant’Elisabetta, in quanto figura profetica neotestamentaria, viene assimilata iconograficamente a una zingara indovina e rappresentata con il turbante di stoffe arrotolate allacciato sotto il mento, più antico e più semplice del pittoresco turbante piatto e discoidale denominato bern.

 

Mais la toile de Josefa de Óbidos s’insère encore dans un réseau d’images hispaniques aux sources autrement érudites. Entre la paysanne avec deux oies et une autre paysanne apportant des œufs dans un panier il y a encore, sans doute, des correspondances discrètes. Considérons une toile religieuse, espagnole celle-ci, d’un maître qu’on appelait au XVIe siècle « divino » : cela signifie qu’il peint « a lo divino », à savoir, sur Dieu et des sujets religieux.

 

 

  1. La carte astrale du Christ dans une toile de Luis de Morales.

 

En 1563, le peintre maniériste espagnol, Luís de Morales, environ un siècle avant la toile de Josefa, peint une toile qui, à première vue, semble une petite Sainte Famille (Père-Mère avec l’Enfant) accompagnée d’une paysanne apportant des œufs dans un panier, comme offrande au Nouveau-Né. Une Adoration des Bergers donc, parmi une infinité d’autres, faisant contrepied aux Adorations des Rois Mages, normalement bien plus somptueuses.

Cette œuvre, appartenant à la Hispanic Society de New York, présente un détail étrange, dûment signalé par de nombreux historiens d’art, l’horoscope du Christ, analysé en particulier par Juan Francisco Esteban Lorente dans un bel essai intitulé « La naturaleza humana de Jesucristo, por Luis de Morales » .[12]

Regardons cette autre toile. Si la scène de Josefa a lieu dans un endroit fermé et ténébriste, dans celle-ci, les personnages du premier plan se placent sur un fond de paysage lointain. Au premier plan, on a, de gauche à droite, Saint Joseph, la Vierge avec l’Enfant endormi dans ses bras et une jeune femme avec un panier d’œufs ; derrière eux, s’ouvre un grand paysage avec un troupeau de moutons sur des collines où se détache une tour avec l’inscription latine Turris Ader [13], illuminée par une lumière qui descend du ciel. On peut supposer qu’il s’agit du passage d’une comète. L’inscription renvoie à l’annonce de la naissance du Christ aux bergers, ce qui confirmerait la lecture de la jeune femme à droite comme une bergère apportant ses dons modestes à l’Enfant Jésus.

Mais cette figure toute de blanc vêtue, comme l’Enfant d’ailleurs, cache un symbole fort. Notons que son regard se tourne vers l’extérieur, en dehors de la toile, tandis que Joseph et Marie regardent Jésus, emmailloté et endormi. En réalité, elle apporte un plus du point de vue de la signification. Elle pourrait être lue également comme un ange annonçant une révélation grâce à ce petit bodegón, dans la zone claire de la toile : les œufs dans un panier. La cosmogonie égyptienne, déjà, attribuait à l’œuf un rôle symbolique ; les Romains en déposaient sur les tombes en guise d’offrande et la coutume d’offrir/manger des œufs perdure, notamment à Pâques, fête de la résurrection et de l’éveil de la nature. L’œuf est un symbole multiple, car il englobe la vie à venir qui, par ailleurs, en éclot. Par sa forme ovale qui suggère l’infini, il représente la renaissance et la régénération du cycle de la vie.

 

Luis de Morales, Sainte Famille avec l¹horoscope du Christ, 1563, 91 x 67 cm. Hispanic Society of America Library, New York1         2. L'horoscope du Christ dans la toile de Luis de Morales (1)

Luís de Morales, Sainte Famille avec l’horoscope du Christ, 1563, 91 x 67 cm.

Hispanic Society of America Library, New York, actuellement au Metropolitan Art Museum, New York, USA.

 

Il y a néanmoins un autre élément qui interpelle dans la toile de Luis de Morales, en haut à droite, exactement au-dessus de la tête de la paysanne vêtue de blanc: un carré apparaît sur le ciel avec des symboles et des lignes, surmonté par une longue phrase en latin. La toile devient par là une énigme à déchiffrer. Il s’agit de l’horoscope du Christ, autrement dit, la carte astrale de sa venue au monde (0 heure du 25 décembre de l’an 0 de l’ère chrétienne), établie par un humaniste italien, Gerolamo Cardano (Pavia, 1501 – Roma, 1576).

Esteban Lorente déchiffra et analysa, du point de vue iconographique et iconologique, ce détail surprenant qui s’adressait, bien entendu, à un public d’érudits. En 1554, une décennie avant la date probable de la toile de Luis de Morales, Cardano, l’humaniste italien, astrologue, mathématicien et médecin, publia un livre en latin commentant le Quadripartitus de Ptolomée dans lequel il insère la carte astrale de la naissance du Christ. Inquiété par l’Inquisition sous le pontificat de Pie V, il fait de la prison en 1570 et est forcé d’abjurer. Esteban Lorente compare avec minutie la gravure du traité de Cardano et le détail de la toile.

Considérons, un moment, le détail pictural surmonté par un texte en latin auquel nous  ajoutons une traduction en français :

 

Haec  est illa syderum constitutio sub qua Christus Iesus deus apparuit mundo factus homo. Dieb. 6 horis 12 ante radicem astrologicam quod astrum ipsum initium anni ecclesiae. Sub altitudine poli g. 32

 

Celle-ci est la situation des astres sous laquelle Jésus Christ, Dieu fait homme parut au monde. Le 6e jour et 12 heures avant le début de l’année astrologique, à savoir le début astral de l’année ecclésiastique, sous la latitude de 32 degrés nord.

 

Dans son article, Esteban Lorente compare un feuillet du traité de Cardano avec le détail de la toile. Nul doute possible : l’un reproduit exactement l’autre. Un autre élément le prouve encore : l’inscription latine de la toile reprend, avec de petites coupures, celle de l’œuvre de Cardano. Esteban Lorente présente également le commanditaire probable de cette toile, Juan de Ribera, évêque de Badajoz et plus tard l’archevêque de Valencia, mais ce qui nous intéresse ici c’est, d’une part, la présence d’un public cultivé s’intéressant à l’astrologie et, d’autre part, son apparition et divulgation dans la toile de Morales. Après la condamnation de l’Inquisition, les livres d’astrologie continuent sans doute à circuler sous le manteau mais les toiles avec des horoscopes disparaissent.

 3. Comparation entre les deux horoscopes

Comparaison entre deux horoscopes

 

Le thème de la divination illicite (horoscope du Christ, cartes astrales de naissance ou de mort de Jésus, nécromancie) s’euphémise vers la Bonne Fortune lue par les Gitanes, forme de divination éminemment populaire et moins dangereuse, car socialement tolérée, dans les rues, les foires et les tavernes. Ce qu’Angelo Arlati appelle, dans les scènes de genre qu’il analyse, les frodatori et frodati (les trompeurs et les trompés, les fraudeurs et les fraudés) se muent peu à peu en annonciateurs et ces gypsys exotiques, qui envahissent depuis longtemps l’Europe, sont l’objet d’un regard moins discriminatoire. Dans la Sainte Famille qui a dû fuir en Egypte, la Madone apparaît souvent sous les vêtements de la gitanilla, la tête protégée par un bern.

Le texte publié récemment par Vitor Serrão sur une autre toile, La Fuite en Egypte de l´église de la Miséricorde de Santarém, ville sur un piton dans la vallée du Tage, la présente, de façon révélatrice, comme un discours non discriminatoire face à ces migrants venus d’Orient.[14]

 

 

 

  1. La Bonne Fortune sort de la bouche d’une enfant, dans une toile à Santarém.

                                          Laissez les enfants venir à moi  (Mc, 10. 13-16)

 

La toile de André de Morales de l’église de la Miséricorde à Santarém[15] reprend une fois de plus le thème du Repos pendant la fuite en Egypte (1620).[16]

C’est une grande toile (260 x 222 cm) d’un groupe compacte de gitanes entourant la Sainte Famille (Joseph, Marie et l’Enfant, auréolés) centralisée en pyramide, dans un paysage symbolique, une sorte d’oasis sans aucun élément architectural (des sous-bois touffus avec un palmier au centre). La scène est divisée en deux espaces, divin (en haut) et humain (en bas). L’axe central est formé par la Colombe du Saint Esprit dont les rayons tombent directement sur la tête de la Vierge qui a, à ses pieds, un bodegón de fruits dans un grand cabas carré en osier (melon et pommes). Notons encore qu’un deuxième plateau de fruits est offert à la Vierge qui y pose sa main droite.[17] A gauche encore, plus au fond, une troisième offrande defruits est apportée par une gitane pressée en train d’arriver.[18] En bas, un petit chien bondit joyeusement vers le groupe central et des fleurs jonchent le sol. Dans l’espace d’en haut, deux paires de trois anges jettent des roses sur la scène.

Décrivons le groupe de femmes entourant la Vierge : il y a, en tout, neuf gitanes, aux vêtements bigarrés, cinq du côté gauche de la toile et quatre du côté droit. Elles portent toutes le chapeau, – bern -, qui les identifie. A l’exception d’une seule qui allaite son enfant,
à droite, elles se tournent ou convergent vers la Vierge.

Du point de vue de la composition, assez naïve et répétitive, notons la présence de plusieurs groupes de trois : le trio de la Sainte Famille, les deux trios parallèles des anges, les trois bodegones, les trois mères avec leur fils dans les bras (la Gitane au fond à gauche avec son bébé, la Vierge avec, sur ses genoux, le petit Jésus debout qui appuie un bras au cou de sa mère, la Gitane allaitant son nourrisson).

 

 André de Morales, Repos pendant la fuite en Egypte, 1620, 260 x 222 cm, Eglise de la Miséricorde, Santarém1

André de Morales, Repos pendant la fuite en Egypte, 260 x 22 cm, 1620. Eglise de la Miséricorde, Santarém, Portugal.

 

La nouveauté iconographique de taille est ailleurs : ce n’est pas une femme adulte qui lit la Bonne Fortune de l’Enfant. Les Gitanes regardent et écoutent la révélation d’une bouche enfantine. Autrement dit, le spectateur contemporain découvre, avec une certaine surprise, à la place de la Gitane, un bambin vêtu très simplement. Il tient la paume de Jésus et il pointe, de son autre main, vers le ciel. Ici, la divination ou le message prophétique est un don de l’enfance. Mais qui peut être ce bambin: Jean-Baptiste ?[19] Non, car le Baptiste est fils d’Elisabeth et du prêtre Zacharie et il n’y a pas de texte évangélique faisant référence à sa présence en Egypte.

Si le don de la prophétie est dans ce petit, la seule question qui nous reste est de genre : est-ce un petit garçon ou une petite fille ? Par cohérence, les hommes ne lisant pas la Bonne Fortune, c’est une toute petite gitane, vêtue simplement, qui exerce ses dons de divination.

Un long chemin théologique a été parcouru : de l’horoscope (censuré et interdit) du Christ on arrive la prédiction d’une enfant sur l’Enfant. « Si vous ne devenez pas comme les petits enfants… » (Mt 18, 1-4).

En plus d’un témoignage de tolérance et de la non-discrimination des gitans au XVIIe siècle au Portugal, comme le suggère Vitor Serrão dans son article récent, cette toile présente un détournement des critiques à propos de la divination par le simple fait d’être exercée, en public, par une enfant.

L’une des caractéristiques les plus marquantes du baroque hispanique et surtout portugais, qui surprend, parfois, quelqu’un venu d’ailleurs, est le goût répandu pour la représentation enfantine des figures centrales des Evangiles : Jésus, la Vierge, Saint Jean-Baptiste, par exemple. Dans d’innombrables toiles de dévotion privée, ils sont représentés comme de tout petits avec de riches vêtements (la Vierge enfant) ou comme des nus joufflus aux joues colorées, coiffés de fleurs et couverts assez souvent par un tissu transparent qui laisse deviner leur sexe (l’enfant Jésus). C’est le cas des nombreux Menino Jesus Salvador, Menino Jesus Peregrino ou Romeiro, João Baptista Menino, de Josefa de Óbidas.  Il figure, par ailleurs, sur la couverture du catalogue sur Josefa de Óbidos, de 2015.[20] Et ce modèle enfantin est repris par d’autres peintres contemporains.

 Josefa de Óbidos, Menino Jesus Salvador do Mundo (Igreja Matriz de Cascais copy3                        Josefa de Óbidos, Saint jean-baptiste enfant, c. 1670 - 1675. Collection privée4

Josefa de Óbidos, Menino Jesus Salvador do Mundo                        Josefa de  Óbidos, São João Baptista menino    

(L’Enfant Jésus sauveur du monde), 1673, huile sur toile,               Saint Jean-Baptiste enfant), c. 1670-80

95 x 116 cm, signé, Cathédrale de Cascais, Portugal.                         huile sur toile, 109 x 88 cm, collection privée.

 

 Ce goût pour l’Enfant enjolivé presque à outrance, souvent sous l’apparence d’une fillette aux longues boucles blondes ou d’un pèlerin à chapeau aux plumes aristocratiques, peut susciter la critique d’un esprit plus austère comme, par exemple, d’un Miguel Torga[21]  qui réagit contre ce qu’il considère de la mièvrerie: Josefa, dans ces toiles, dont on reproduit quelques exemples, comblait l’attente d’une dévotion intimiste, voire féminine et assez sensuelle, et d’une certaine sensibilité religieuse.[22] Mais, ce n’est pas le cas de la toile de 1667, œuvre de sa pleine maturité, d’une contention et d’une dignité remarquables.

Vu cette tendance lusitanienne pour la représentation enfantine de figures sacrées, – sans rien d’ailleurs du tragique espagnol ou hispano-américain, où l’Enfant s’endort souvent sur une croix, entourant de ses bras un crâne -, il est compréhensible que la figure de la Gitane lisant la Bonne Fortune de Jésus, ait une version « enfantine », répondant à une dévotion fort populaire et répandue.

À Santarém également, le Musée Diocésain de la ville, installé dans le complexe architectonique de la cathédrale, avec une excellente collection, présente une toile anonyme, probablement d’un atelier hispano-américain : c’est encore un Repos pendant la fuite en Egypte. Au-dessous d’un arbre (le thème généalogique est à peine suggéré), quatre figures entourent la Vierge et l’Enfant : Saint-Joseph est au fond à droite avec son âne (c’est une image de la pauvreté) et trois Gitanes, très richement vêtues, reprennent le thème, au féminin, de l’Adoration des mages. Deux d’entre elles offrent des plateaux aux fruits (des raisins) et des fleurs. L’Enfant, les bras ouverts, répète le geste de la toile de Josefa : sa main gauche touche d’une fleur le cœur de la Madone. Cette toile naïve suggère que d’autres recherches dans des églises au Portugal nous apporteraient du nouveau encore.

 

   Anonyme latino-américain, Repos, trois gitanes3

 Anonyme, Repos pendant la fuite en Egypte. Probablement d’un atelier hispano-américain.

Musée Diocésaien de Santarém.

 

 

 

  1. Les Gitanes dans les fêtes du cycle de Noël au Brésil.

 

L’étape finale de la popularisation des Gitanes qui annoncent la venue du Messie apparaît dans les fêtes du cycle de Noël, au Nord-Est brésilien, dans une manifestation populaire qu’on appelle « pastoril » (du latin « pastor »). Dans ce cas, les gitanes, du point de vue ethnographique, sont les nouvelles paysannes de l’Adoration des Bergers.

Dans les Anais pernambucanos[23], de Francisco Augusto Pereira da Costa, nous trouvons des références à des gitanes dans de petites représentations dramatiques avec danse et chants, réalisées devant la Crèche le jour de Noël et le Jour des Rois (le 6 janvier), inspirés sur des « autos » de la Nativité et des « vilancicos[24] » portugais.
Voici la transcription intégrale du texte d’un pastoril recueilli par l’auteur, accompagnée d’une traduction :

 

1.
Somos ciganas do Egito

Que viemos de Belém,
Adorar a um Deus menino
Nascido p’ra nosso bem…
2.
Atenção peço, senhores,
Para esta breve leitura,
E uma atenção piedosa
A toda e qualquer criatura.

3.
Deste menino formoso
Vindo de origem divina,
Em suas mãos pequeninas
Eu vou ler a sua sina.

4.
Dai-me licença senhora,
Guiai o meu pensamento,
Para dizer o que sinto
Para ler com acento.

5.
Eterno rei desses céus,
Que dando ao mundo alegria,
Por prodígios só nasceu
Da Santa Virgem Maria.

6.
Redentor da humanidade
Nascido p’ra nosso guia,
Mudou o céu em presépio
Transformou a noite em dia.

 

7.
Se a boa dita e a nossa,
Quereis meu bem, que vos diga,
É a mesma que bem sabeis,
Mas permitai que prossiga.

8.
Dai-me soberano infante
Dai-me esta linda mãozinha,
E vereis que uma cigana
A vossa sina advinha.

 

9.
Primeiramente a meus olhos
Vejo com suma alegria,
Que sois com um grande extremo
Querido de uma Maria.

 

10.
E prevenida ela um dia
Pelo supremo juiz,
Fugirá cedo convosco
P’ra o mais remoto país.

11.
E decorridos doze anos
De tão doce companhia
Tereis milhares de penas
Sem lhe escapar um só dia.

12.
Enquanto andardes no mundo
Sereis sempre perseguido,
Mas, pelos prodígios divinos
Jamais vós sereis vencido.

 

13.
Se um amigo no rosto
Certo dia vos beijar,
Às mãos cruéis da justiça,
Ele vos há de entregar.

14.
Outro vos há de negar,
Em perguntas à porfia,
Respondendo que não sabe
Quem sois vós, minha alegria.

15.
Não tereis vida mui larga,
Pois, com as mãos estendidas
Atirarão numa cruz
Uns ingratos homicidas.

16.
E depois de redimirdes
A humanidade querida
Vencereis a própria morte,
Lograreis a eterna vida.

 

17.
Se porque digo a verdade
Mereço eu uma esmolinha,
Dai-me só a vossa graça
E a todos desta lapinha.

 

Voici, ci-dessous, une traduction en français:

 

1.

Gitanes d’Egypte

Nous sommes venues de Bethlém

Adorer l’Enfant divin

Né pour notre bien…

 

2.

Oyez, Seigneurs,

Cette brève lecture

Avec pieuse attention

Pour toute créature

 

3.

De ce bel enfant

D’origine divine

Dans ses mains mignonnes

Je vais lire le sort

 

4.

Avec votre permission, belle Dame,

Guidez ma pensée

Pour dire ce que je ressens

Pour lire comme il faut.

 

5.

Eternel roi des cieux

Qui, apportant joie au monde,

Par prodige naquit

De la Sainte Vierge Marie

 

6.

Rédempteur de l’humanité

Né pour nous guider

Fit du ciel crèche de Noël

Et de la nuit, soleil

 

7.

Si le sort à lui et à nous

Voulez-vous, que je vous le dise

C’est le même que vous savez,

Mais permettez-moi de continuer.

 

8.

Donnez-moi souverain enfant

Donnez-moi cette main mignonne,

Et voyez qu’une gitane

Votre sort révèle.

 

9.

Premièrement à mes yeux

Je vois  avec grande joie

Que vous êtes le bien-aimé

D’une Marie.

 

10.

Avertie un jour

Par le Juge suprême

Elle s’enfuira avec vous

Pour le plus lointain pays

 

11.

Et passés douze ans

En si douce compagnie

Vous aurez des milliers de peines

Sans y échapper un seul jour

 

12.

Pendant  que vous serez au monde

Vous serez toujours poursuivi

Mais, par prodige divin,

Vous ne serez jamais vaincu

 

13.

Si un ami sur le visage

Un jour vous embrasse,

Aux mains cruelles de la justice,

Il vous délivera.

 

14.

Un autre niera vous connaître

Devant des questions en foule,

Il répondra qu’il ignore

Qui vous êtes, ô ma joie.

 

15.

Vous n’aurez pas une vie longue,

Car, avec les mains étendues,

Des ingrats homicides

Vous cloueront sur une croix.

 

16.

Et après avoir sauvé

Votre chère humanité,

Vous vaincrez la mort elle-même

Et aurez la vie éternelle.

 

17.

Si ce que je dis est vrai

Je mérite une aumône

Donnez-moi votre grâce

Et à nous tous de ce cortège.

 

(Traduction de LPA)

 

Relisant les strophes l’une après l’autre, nous y retrouvons pratiquement tous les éléments inventoriés par Angelo Arlati : « les gitanes d’Egypte qui viennent de Bethlém » annoncent/résument les événements de la vie de Jésus de sa naissance à la mort : fils d’une Vierge, la fuite en Egypte, les douze ans passés en exil, la trahison de Judas, le reniement de Pierre, la Crucifixion, la Résurrection, le salut de l’humanité ainsi que la pirouette finale où l’on demande une gratification pour les danseurs/chanteurs, en fait, la grâce divine.

 

 

Bibliographie :

 

       Antologia da poesia do periodo barroco. (Org. por Natália Correia). Lisboa, Moraes editores, 1982.

ARLATI, Angelo. « I Rom e i chiodi della crofissione » (avril 2016) ; « I pagani battezzati : allegoria della conversione » (janvier 2017); « La fuga in Egitto: variazioni sul tema e divinazione » (janvier 2017) ; « Il vaticinio : sibille, profetesse e astrologue » (juillet 2017) ; « La Buona fortuna: frodatori e frodati » (juillet 2017); « La Gitanilla: il mito dell’eroina zingara » (décembre 2017); « La Madonna zingara: dall’allegoria all’apoteosi » (janvier 2019). Ces textes sont accessibles, sur Internet, dans le site de l’auteur.

BARREIRA, Frei Isidoro. Tractado das significaçoens das plantas, flores , e fructos, de Frei Isidoro de Barreira, Lisboa, 1622.

CALMET, Augustin. Dictionnaire encyclopédique de la Bible. Nabu Press, 2010, 660 p.

Josefa de Óbidos e a Invenção do Barroco português. MNAA, 2015.

Josefa  de Óbidos e o tempo barroco. Catalogue coordonné par Vitor Serrão. MNAA,  2ª edição, 1998.

ESTEBAN LORENTE, Juan Francisco. « La naturaleza humana de Jesucristo, por Luis de Morales », in Homenaje a Don Antonio Durán Gudiol, Instituto de Estudios Altoaragoneses, 1995, 852 p. ISBN 84-8127-036-9, p. 253 – 266

PEREIRA DA COSTA, Francisco Augusto[25]. Anais pernambucanos. Vol. 10. Recife, Arquivo Público estadual, 1951.

SERRÃO, Vitor. « A representação dos ciganos na arte cristã : o caso de um painel da Misericórida de Santarém », in Correio do Ribatejo, 4 août 2017.

 

 

Indications sur l’iconographie :

 

  1. Josefa de Obidos.
  2. 1. Lendo a sina do Menino Jesus (Lisant la Bonne Fortune à l’Enfant Jésus), 1667, 23 x 29 cm. Collection Jaime Eguiguren, Posadas 1332, Buenos Aires, Argentine.
  3. 2. Menino Jesus peregrino (L’Enfant Jésus pélerin). MNAA.
  4. Menino Jesus Salvador do Mundo (L’Enfant Jésus sauveur du monde), 1673, huile sur toile, 95 x 116 cm, signé, Cathédrale de Cascais, Portugal.
  5. 4. São João Baptista menino, (Saint Jean-Baptiste enfant), c. 1670-80, huile sur toile, 109 x 88 cm, collection privée.

 

  1. Tractado das significaçoens das plantas, flores, e fructos, de Frey Isidoro de Barreira. Lisboa, 1622.

 

III. Luís de Morales.

  1. Sainte Famille avec l’horoscope du Christ, 1563, 91 x 67 cm. Hispanic Society of America Library, New York, actuellement au Metropolitan Art Museum, New York, USA.
  2. L’horoscope du Christ, dét.
  3. Comparaison entre deux horoscopes

 

  1. André de Morales.
  2. Repos pendant la fuite en Egypte, 260 x 22 cm, 1620. Eglise de la Miséricorde, Santarém, Portugal.
  3. Repos pendant la fuite en Egypte, trois bodegones, dét.
  4. Repos pendant la fuite en Egypte, lecture de la Bonne Fortune, dét.
  5. Repos pendant la fuite en Egypte, la Vierge et l’Enfant, dét.

 

  1. Musée Diocésain de Santarém
  2. Anonyme, Repos pendant la fuite en Egypte. Probablement d’un atelier hispano-américain. Musée Diocésaien de Santarém.
  3. Anonyme, Repos pendant la fuite en Egypte, l’Enfant et les offrandes de raisins, dét.
  4. Anonyme, Repos pendant la fuite en Egypte, trois gitanes, dét.

 

  1. Catalogues sur Josefa de Óbidos.
  2. Catalogue coordonné par Vitor Serrão, Josefa de Óbidos e o tempo barroco
  3. Catalogue de 2015, Josefa de Óbidos e a Invenção do Barroco português

 

 

[1] Voici la liste des analyses consultées: a) « I Rom e i chiodi della crofissione » (avril 2016) ; b) « I pagani battezzati : allegoria della conversione » (janvier 2017); c) « La fuga in Egitto: variazioni sul tema e divinazione » (janvier 2017) ; d) « Il vaticinio : sibille, profetesse e astrologue » (juillet 2017) ; e) « La Buona fortuna: frodatori e frodati » (juillet 2017); f) « La Gitanilla: il mito dell’eroina zingara » (décembre 2017); g) « La Madonna zingara: dall’allegoria all’apoteosi » (janvier 2019). Tous ces textes sont accessibles, sur Internet, dans le site de l’auteur.

[2] MNAA- Imprensa Nacional-Casa da Moeda, 2015. Ce catalogue complète l’étude de Josefa, par rapport au précédent, Josefa  de Óbidos e o tempo barroco, coordonné par Vitor Serrão. MNAA, 2ª edição, 1998.

[3] On retrouve un schéma assez fréquent au XVIe et XVIIe siècles: des femmes-peintres, filles de peintres, formées par leur père. L’actuelle exposition du Prado, – Historia de dos pintoras : Sofonisba Anguissola y Lavinia Fontana (du 22 octobre 2019 au 02 février 2020) – confirme l’intérêt grandissant pour ces figures féminines. En Italie, on retrouve encore, au XVIe et XVIIe siècles, comme femmes-peintres : Fede Galizia (1578 – 1630), Artemisia Gentileschi (1593 – 1656), Elisabetta Sirani (1638 – 1665) etc.

[4] La toile fut achetée, dans une vente publique en Allemagne (Bonn), par le collectionneur argentin Jaime Eguiguren.

[5] Selon Vitor Serrão, son activité connue se situe entre 1600 et 1654. Sa toile précède de peu celle de Josefa de Óbidos, de 1667.

[6] Ce thème connut un énorme succès dans toute l’Europe, des Italiens, parmi lesquels le Caravage, aux Flamands et Hollandais (Bosh, Jean Cossiers, Simon de Vos, Jan Steen etc.) en passant par les Français (Simon Vouet, Jean Ducamps, Georges de  la Tour, Nicolas Regnier etc.) La liste des scènes de genre autour de la gitane lisant la Bonne Fortune est presque interminable.

[7] La conférence du directeur du MNAA, Joaquim Oliveira Caetano, insistait en particulier sur le thème de la fuite en Egypte.

[8] In Josefa de Óbidos e o tempo barroco, p. 71-85.

[9] Voir le Tractado das significaçoens das plantas, flores , e fructos, de Frei Isidoro de Barreira. Lisboa, 1622.

[10] Josefa de Obidos peint de nombreux bodegones avec des melons ouverts (les célébres melons blancs d’ Óbidos).

[11] Antologia da poesia do período barroco. (Org. por Natália Correia). Lisboa, Moraes editores, 1982, p. 245.

[12]  In Homenaje a Don Antonio Durán Gudiol. Instituto de Estudios Altoaragoneses, 1995, 852 p. ISBN 84-8127-036-9, p. 253-266: l’article, important et fort précis, peut être consulté sur Internet.

[13] Selon le Dictionnaire encyclopédique de la Bible, d’Augustin Calmet, la tour d’Ader : Saint Jérôme remarque que l’on donnait ce nom au lieu où l’ange annonça aux pasteurs la naissance de Jésus-Christ (Luc 2.8-9). On dit que l’impératrice Hélène bâtit au même endroit une église dont on voit encore les restes. Voyez (Michée 4.8),

[14] Voir Vitor Serrão, « A representação dos ciganos na arte cristã : o caso de um painel da Misericórida de Santarém », in Correio do Ribatejo, 4 août 2017. Sa conclusion est un discours contre la discrimination des gitans au Portugal de nos jours : « As obras de arte ensinam-nos que, mesmo quando a intolerância de classe é profunda, resistem sempre patamares de inclusão. Esses são valores que continuam válidos nos nossos dias e exigem aprofundamento. Num tempo em que, lamentavelmente, o preconceito xenófobo ganhou franjas de opinião pública, estes são valores civilizacionais imprescindíveis como pilares de comportamento cívico. As exóticas ciganas que brincam com o Menino Jesus na tábua de André de Morales na Misericórdia de Santarém mostram bem, dentro da sua modéstia criativa, esse discurso fraternal benfazejo que a comunidade escalabitana do século XVII entendia ser importante valorizar… »

[15] Le musée diocésain de Santarém exhibe encore une toile sur le même sujet (Repos pendant la fuite en Egypte), d’une officine latino-américaine, venue de l’Eglise de Notre Dame de la Purification, où trois gitanes apportent des fleurs à l’Enfant sur les genoux de sa Mère. La richesse de leurs habits suggère une version « féminine» de l’Adoration des Mages, venus eux-aussi d’Orient.

[16] Si la date de la toile de Josefa de Óbidos est bien de 1667, la toile d’André de Morales la précède d’une cinquantaine d’années. Celle-ci prouve d’ailleurs que le thème  des gitanes pendant le Repos était assez courant au Portugal. Il irradie encore sur l’Amérique latine : à ce sujet, il faudrait encore d’autres études.

[17] Il est difficile d’identifier les fruits de ce deuxième bodegón. L’agrandissement du détail nous fait supposer qu’il s’agit de poires sur des feuilles de vigne. Les deux fruits ont des gloses poétiques dans un poème intitulé « Cântico ao Senhor pelas frutas », de Soror Maria do Céu. Si la poire (pera, en portugais) se rattache à l’espérance, le raisin (uva, en portugais) est un véritable « emblème ». La religieuse portugaise aborde également les grappes de raisins, dans une autre glose divisée nettement en deux parties: le refus moralisant de l’ivrognerie et l’exaltation du Christ dans l’Eucharistie:

Uvas são alegria,

Gostado o seu licor sem demasia,

Que de outra sorte tem tanto malefício,

Quem virtude buscar achará vício,

Quando em tão vil intento,

Pelo vinho trocar o entendimento.

Também alegra a Uva ponderada,

No alto fim que lhe foi criada,

Ó tu que a desfrutas,

Bem lhe podes chamar Deusa das frutas,

E em sentido não vago,

Contempla um Deus de amor em cada bago.               (In Hartheley, Ana, ibid., p. 73-77)

En voici la traduction de ce poème sur le raisin, fruit à la fois de perdition et de salut: “Le raisin est allégresse,/ Si l’on prend sa liqueur avec modération/ Car sinon elle fait beaucoup de mal,/ Qui y cherche vertu y trouvera vice,/ Lorsqu’en vain en si vilaine intention/ Échange le bon sens contre le vin./ Le Raisin pris avec mesure réjouit aussi/ Dans le haut but pour lequel il fut créé/ Ô toi qui en profites,/ Tu pourrais l’appeler la Déesse des fruits,/Et au sens précis, non pas vague, / Contemple un Dieu d’amour dans chaque baie. » (Traduction de LPA)

[18] Impossible d’identifier les fruits de cette troisième offrande mais le lecteur aura déjà compris l’importance du code des fruits et des fleurs dans les natures-mortes baroques, soit en Italie, soit dans la Péninsule Ibérique.

[19] Sainte Élisabeth est citée par Luc: c’est une femme âgée, cousine de Marie, épouse du prêtre Zacharie et sans enfant. La naissance de celui-ci sera annoncée par l’ange Gabriel (Lc, 1, 14). Élisabeth figure aussi dans l’épisode  de la Visitation (Lc. 1, 39-56) où, en réponse à la salutation d’Élisabeth – l’Ave Maria – Marie rend grâce à Dieu en priant, ce qui est appelé aujourd’hui le Magnificat.

[20] Voir la couverture du catalogue Josefa de Óbidos e a Invenção do Barroco Português.

[21] Miguel Torga (1907 – 1995), poète, essayiste et romancier portugais, auteur en plus d’un Journal en plusieurs volumes, critique vertement cette production de Josefa de Óbidos.

[22] La couverture du catalogue de Josefa de Óbidos, de 2015, témoigne encore de cet attrait national pour ce type de représentation de l’Enfant Jésus.

[23] Littéralement, Annales du Pernambouc. Œuvre monumentale d’historiographie, publiée en 10 volumes, avec un total de 5566 pages, ordonnées chronologiquement, sur l’Histoire et la vie à Pernambouc, de 1493 à 1850. Les volumes se distribuent successivement : 1. 1493-1590 ; 2. 1591-1634 ; 3. 1635-1665 ; 4. 1666-1700 ; 5. 1701-1739 ; 6. 1740-1794 ; 7. 1795-1817 ; 8. 1818-1823 ; 9. 1824-1833 ; 10. 1834-1850.

[24] Vilancico est une forme poétique et musicale de la musique ibérique de la Renaissance.

[25]  Ces Annales, publiées en 1951 à  Recife, reprises dans différents volumes de la Revista de História de  l’USP, sont progressivement digitalisées par le CNPq (Conseil National de Recherche) brésilien.


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